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Histoire des premiers piquetes (des piqueteros)

Argentine

jeudi 5 mai 2005, par le réseau d’AC !

Extrait de « Du piquete au mouvement  » (des origines au 20 décembre 2001) de Mariano Pacheco, publié par les Cahiers de la Fondation d’Investigations Sociales et politiques (FISYP), janvier 2004.

Traduit par Fab, avril 2005.


« Ce travail constitue une naration “ depuis l’intérieur ” du procesus de luttes et de discussions qui a donné leiu àla formation d’un secteur du mouvement de travailleurs sans emploi, depuis le début jusqu’àla veille du 20 décembre 2001. (...) Mariano Pacheco est un militant, membre aux Mouvements de Travailleurs sans emploi (MTD) qui se dévelloppèrent surtout dans le sud du Grand Buenos Aires(...)  », Daniel Campione.

Les premiers barrages de routes dans l’intérieur du pays.

En juin 1996, il s’est produit un évènement de vitale importance pour le futur de l’Argentine. A Cutral-Co, un village pétrolier de la province de Neuquen, dévasté par les politiques néolibérales iniciées par la Dictature Militaire (1976-1983) et approfondies durant le gouvernement de Carlos Menem, il s’est produit ce que nous pourrions appeler « le premier piquete  » [1].

Le piquete est un moyen de lutte utilisé par les travailleurs depuis plus d’un siècle. Historiquement, ils avaient recours àcelui-ci lors des grèves, quand les patrons tentaient de les casser et de briser la volontè des travailleurs en recourrant aux « carneros  » (travailleurs extérieurs àl’entreprise ou non-grévistes) pour « couvrir  » l’activité suspendue par les travailleurs et garantir la continuité de la production. Quand cela avait lieu, le piquet de grève s’installait aux entrées du lieu de travail pour que personne ne puisse y entrer, cherchant de cette manière àgarantir les objectifs de la lutte.

Néanmoins, dans la province du sud de l’Argentine, recourir au piquete ne chercha pas àgarantir les objectifs d’une action orientée àinterférer dans la production et mettre la pression sur la bourgeoisie. Le piquete de Cutral-Co, au contraire, avait comme axe principal l’exigence de travail.
Produit de l’échec des expériences révolutionnaires de la décennie 70, notre pays s’est vu soumis àun modèle économique, politique, social et culturel qui s’est dévelloppé en détruisant les bases de la matrice industrielle et de l’Etat de bien-être et, parrallèlement, les droits essentiels des travailleurs. Droits qui ont été conquis au long de décennies, avec de dures luttes qui souillèrent notre patrie de sang ouvrier.

Avec le processus de privatisations et l’abandon de la part de l’Etat de ses fonctions traditionnelles, des millions d’argentins se sont retrouvés submergés dans la misère. La faim et l’impossibilité de satisfaire les nécessités de base ont cessé d’être considérées comme un mal passager, comme une circonstance accidentelle produit d’une crise (situation typique dans le cadre de l’antérieur modèle d’accumulation basé dans l’industrialisation substitutive). Le concept classique de l’armée industrielle de réserve ne fonctionnait plus. Nous étions face àune nouvelle réalité, devant un problème structurel.

Ainsi, dans le piquete de Cutral-Co est apparu dans la scène publique la figure du chômeur, jusqu’àce moment un « disparu social  » [2], un « non sujet  ». Ce « piquete  » est bien distint du piquete historique, bien que dans un certain sens il le récupère et le reformule comme a l’habitude de le faire le peuple avec les meilleures traditions de lutte. Il est différent, en premier lieu, par sa composition sociale : bien que la majorité de ceux qui ont occupé la route en juin 1996 avaient travaillé àYPF [3], ce n’était plus le cas. De plus, ils étaient sortis sur la route se battre avec femmes et enfants, le noyau familial assumait l’engagement de la lutte.

En second lieu, le lieu où se dévelloppait le conflit n’était plus le même : ce n’est pas la porte de la fabrique dans laquelle se produisent les richesses. Maintenant, le cadre du piquete est la route, lieu au travers duquel ces richesses circulent. C’est une donnée essentielle parce que la route, dans la majorité des premiers piquetes, est proche du lieu où résident ceux qui réalisent la protestation, c’est même l’unique voie de communication avec le reste du pays et du monde, par conséquent, le « territoire  » commencera às’ériger comme scénario des conflits et àacquérir une nouvelle signification.
Finalement, et comme nous le signalions, un autre trait distinctif de ces luttes est la revendication qui motive l’action : l’exigence de travail.

Ces aspects singuliers, mis en évidence dans le conflit (base sociale, scénario, axe revendicatif, méthode de lutte), avec l’intransigeance face aux autorités [4], et la forme d’organisation naissante s’adoptait spontanément àla chaleur du conflit (assemblées ouvertes sur la route qui utilisaient la démocratie directe, qui choississaient des délégués ou des portes-parole avec mandat révocable pour des tâches ponctuelles), sont d’une importance fondamentale au moment d’analyser les premières expériences des piqueteros.

Une autre composante que Cutral-Co a mis en évidence a été la ferme décision de résister aux forces de sécurité (dans ce cas, la Gendarmerie). A Neuquen comme dans le reste des provinces qui ont été le scénario des premiers barrages de routes, le fait que, d’un côté, ce fut tout une population qui se soit décidée àlutter et, d’un autre côté, le rôle joué par ces personnes, jeunes dans leur majorité qui passaient la nuit avec les pneus incendiés, avec leurs visages encagoulés et qui lancaient des pierres - àla main ou avec un lance-pierres - et montaient des barricades face àl’avancée des forces répressives, a été d’une importance vitale. Ces groupes jouaient un vrai protagonisme au moment de retarder l’avancée des forces de répression, en permettant que les groupes qui se préparaient àrésister puissent se regrouper après les premières charges et surtout en deplacant la Gendarmerie vers un terrain inconnu, c’est àdire, sur le territoire de ceux qui réalisaient la protestation : les quartiers pauvres les plus proches de la route.

Il faut faire remarquer qu’àplusieures reprises, la massivité et la légitimité de la réclamation n’étaient pas des raisons suffisantes pour que celle ci soit prise en compte. C’est seulement après la confrontation avec les forces répressives que les médias massifs de communication daignaient informer du conflit, ce qui obligeait le gouvernement àapporter une réponse. Ce sera une caractéristique constante lors des premiers piquetes, tous àl’intérieur du pays (c’est àdire hors capitale fédérale et province de Buenos Aires) : Neuquen, Cordoba, Salta, Jujuy, Tucuman.

Une autre caractéristique partagée par ces premiers barrages de routes est qu’aucun d’entre eux n’a été convoqué par une organisation et/ou institution : aucune église, aucun syndicat, aucun parti politique. Ce n’est pas une donnée mineure, vu que cela reflète une critique lucide de la part de la population : les églises, les syndicats et les partis (avec des peu abondantes et honorables exceptions) ont été co-responsables de la situation d’injustice.

A partir du second « Cutralcazo  », le 12 avril 1997, où est assassinée Teresa Rodriguez, le piquete a commencé às’étendre dans tout le pays, et bien que sans connexion entre elles, les luttes commenceront àpartager les caractéristiques que nous avons signalées. Il est aussi important de signaler qu’àpartir de ces expériences ont été créés les plans d’assistance sociale pour les chômeurs (comme le Plan Travailler), une partie de la stratégie de l’Etat pour répondre au phénomène du chômage structurel et àla protestation sociale. Contenir le conflit social, qui àce moment commencait às’étendre rapidemment dans tout le pays, a été l’objectif principal du gouvernement.

De fait, dans le cadre de ces premiers piquetes, il est difficile de trouver une forme d’organisation qui permette de soutenir la lutte dans la durée. Il ne s’agit pas de retirer une importance au fait que les plans sociaux du gouvernement ont été le fruit direct de ces luttes. Sans elles aucun type de plan social n’aurait été mis en application. Mais ce n’est pas pour cela que nous ne devons pas reconnaître les limites de ces expériences fondatrices. Le spontanné a été une des constantes de la période et la cooptation de l’Etat, une autre. Les deux, c’est certain, ont rendu impossible le dévelloppement d’une expérience d’organisation populaire dans ces lieux [5]. Cependant, cette mesure de l’Etat pour contenir le conflit social a été la mèche qui a mis le feu àla poudre.

- sur ce web : ce qui concerne le mouvement des piqueteros en Argentine...

Notes

[1Piquete : barrage de route. Appelé ainsi en référence au « piquet de grève  ». (NdT)

[2Référente 30 000 « disparus  » de la dernière dictature militaire.

[3Yacimientos Petroliferos Fiscales, ancienne entreprise publique de pétrole, privatisée dans les années 90, elle est maintenant contrôlée par Repsol.

[4Dans le barrage de Cutral-Co, les piqueteros ne voulaient pas dialoguer avec n’importe quelle autorité, seulement avec le Gouverneur en personne et refusaient de lever le barrage s’ils ne visualisaient pas de solutions concrètes àleurs revendications.

[5Je relativiserai cette position en signalant d’une part que dans la province de Salta l’Union des Travailleurs sans emploi (UTD) de Mosconi a su construire une organisation qui rivalise avec les pouvoirs locaux et tend même àles remplacer et que d’autre part il n’est pas prouvé que le spontanéisme empêche l’organisation. (NdT)


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