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Plein emploi jospinien : le turbin sans les talbins

par CARGO

mercredi 22 septembre 1999, par le réseau d’AC !


Le plein emploi de papa, c’était, soit la version hard : les femmes àl’usine d’armement et les hommes au front, les camps de rééducation par le travail ou les porteurs de lunettes dans les rizières, histoire de leur apprendre ce qu’être productif voulait dire... soit la version soft, où les charmes de la production en série de bagnoles et autres merveilles interchangeables fabriquées en masse permettaient àun fordisme défunt d’assurer au plus grand nombre la garantie de perdre sa vie àla gagner... Mais, le règne dictatorial du « one best way  » taylorien qui depuis l’entreprise organisait la société a vécu. Aux grèves sauvages, au turn over incontrôlable, àla fuite hors de l’usine, opposés par le travail àl’exploitation, le capital répond depuis 25 ans par l’imposition d’une discipline hors de l’usine. Cette discipline hors les murs touche directement toute la société pour retourner le contrôle de la mobilité au profit du capital. Le salaire n’est plus un investissement nécessaire àla massification de la consommation et àla croissance des profits mais un pur moyen de contrôle.

Le plein emploi d’aujourd’hui, celui que nous annonce Lionel Jospin pour dans dix ans, est donc tout différent de celui d’hier : c’est celui vers lequel tendent les Etats-Unis avec leur 4 % de chômage et leur 2 % de population active derrière les barreaux ; c’est celui du glissement progressif vers le workfare, c’est-à-dire l’obligation de travailler lorsqu’on dépend des superbes allocations généreusement versées par les social-démocraties européennes, en France en Allemagne, en Grande-Bretagne... c’est la société rêvée où des millions de salariés pauvres « working poors  » misérablement payés àaccomplir des tâches inutiles ou nuisibles, n’auraient plus l’outrecuidance d’alourdir les chiffres du chômage et, partant, le scintillant bilan gouvernement de la gauche plurielle.

A l’heure où 87 % des embauches sont des contrats àdurée déterminée n’ouvrant le plus souvent aucun droit àl’assurance chômage où le travail intérimaire connaît une expansion sans précédent, où des centaines de milliers de jeunes privés de revenu sont contraints de se vendre àbas prix au premier Mac Do venu pour payer leurs études, échapper àleur famille ou en compléter les ressources, le gouvernement Jospin affecte un excédent budgétaire de 68 milliards de francs àl’allégement des impôts pour les classes moyennes et àune baisse de la TVA pour des secteurs d’activité où la précarité règne en maître (bâtiment, restauration...). Autant de services dont les prix ne baisseront que parce qu’ils bénéficieront àceux qui ont les moyens de se les offrir.

De l’augmentation des minima sociaux (chiffrés par le même Jospin à70 milliards en janvier 98, coïncidence ?) avec lesquels tentent de survivre 6 millions de personnes en France il ne sera pas question : l’horizon radieux du plein emploi promis sous décade serait sans conteste assombri si par malheur, chômeurs et travailleurs précaires se trouvaient en position de refuser les CES de vigiles àmi-temps et autres emplois-jeunes àla Cogema dans lesquels on voudrait àtoute force les insérer.

Monsieur Jospin, nous n’irons pas dans votre plein emploi, nous avons bien mieux àfaire qu’être embauchés dans votre usine. Vous le savez pertinemment, nous y travaillons déjàde manière intermittente ou précaire en fonction des besoins de votre économie et voulons que ce travail soit reconnu et payé. Nous ne demandons pas qu’on nous trouve une activité, nous n’en manquons pas. La disponibilité que vous exigez de nous, nous savons en faire usage pour notre compte, c’est àdire pour tous. Ce qui nous oppose àvous c’est de vouloir conquérir collectivement les moyens de développer librement les activités et les formes de coopération productive que nous jugeons belles et nécessaires.

Vous avez su par le passé utiliser des mois de salaire conséquents et délicieusement libres de toute contrainte afin de réaliser vos projets. Lorsque des personnes malveillantes vous l’ont reproché vous leur avez fort justement répondu que vous en aviez « profité pour agir  ». Nous aussi, nous agissons et nous produisons tous les jours des choses infiniment plus passionnantes et utiles que de reconstruire le Parti socialiste en vue de gagner les élections législatives... ou présidentielles. Aujourd’hui plus encore qu’hier, lorsque vous ne voulez àaucun prix relâcher la contrainte salariale qui s’exerce sur la multitude, lorsque vous nous refusez àgarantir àchacun des moyens d’existence, comme le réclament les mouvements de chômeurs et précaires, vous vous posez en défenseur de possédants arc boutés sur leurs privilèges.

Soyez attentifs toutefois : ceux que vous dites assistés et àquoi vous promettez l’emploi comme une récompense sont tout prêts àmordre la main que vous leur tendez : la violente inégalité sociale que vous cherchez par tous les moyens àmaintenir pourrait bien susciter de nouvelles nuits du 4 aoà»t.

Septembre 1999.
CARGO - Collectif d’agitation pour un revenu garanti optimal c/o MTLC 21, ter rue Voltaire 75011 Paris


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